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Un gros nuage solitaire dérivait dans le ciel tandis que Pitt arrêtait la Talbot devant la zone des départs de l’aéroport international de Washington. Il faisait déjà très chaud à cette heure matinale et la pluie s’évaporait dès qu’elle touchait le sol. Il sortit la valise de Loren du coffre et la remit à un porteur.
La jeune femme déplia ses longues jambes et s’extirpa de la petite voiture de sport.
Le porteur agrafa le ticket de bagage au billet d’avion et Pitt le rendit à Loren.
« Je vais garer la Talbot et te tenir compagnie jusqu’à ce que tu embarques.
— Ce n’est pas la peine, dit-elle en se plaçant tout contre lui. J’ai quelques dossiers à étudier. Tu n’as qu’à rentrer directement. »
II désigna la serviette qu’elle serrait dans sa main gauche et fit avec un sourire :
« Tu ne t’en sépares donc jamais ? Sans elle, tu serais perdue.
— Et toi, j’ai remarqué que tu n’en avais jamais, par contre.
— Ce n’est pas mon genre.
— Tu as peur qu’on te prenne pour un cadre supérieur ?
— Un bureaucrate, tu veux dire. N’oublie pas que nous sommes à Washington.
— Mais tu en es un aussi. C’est le gouvernement qui te verse ton salaire, comme à moi. »
Pitt éclata de rire.
« A chacun sa croix. »
Elle posa sa serviette par terre et leva les yeux :
« Tu vas me manquer. »
II l’enlaça.
« Fais attention aux beaux officiers russes, aux micros cachés et à la vodka.
— Promis, dit-elle avec un sourire. Tu seras là à mon retour ?
— J’ai tout noté. Date et numéro de vol. »
Elle se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa. Il parut sur le point d’ajouter quelque chose, puis il se ravisa et la lâcha. Elle entra lentement dans l’aérogare par les portes vitrées automatiques. Elle fit quelques pas et se retourna pour agiter la main, mais la Talbot bleue démarrait déjà.
Près du ranch du Président, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Raton au Nouveau-Mexique, les journalistes accrédités à la Maison Blanche étaient regroupés derrière une clôture de barbelés tandis que les caméras étaient braquées sur un champ de luzerne. Il était sept heures du matin, heure locale, et ils buvaient tous du café en se plaignant de l’heure matinale, de la chaleur, des œufs pas assez cuits ou du bacon trop cuit livrés par un petit restaurant du coin, ainsi que d’un tas d’autres désagréments, réels ou imaginaires.
Le porte-parole de la présidence, Jacob (Sonny) Thompson, parcourait le campement des correspondants de presse mal réveillés d’un pas alerte, les assurant qu’ils allaient pouvoir filmer des images très spontanées du Président travaillant la terre.
Thompson cultivait volontiers son charme, dents blanches, longs cheveux de jais soigneusement peignés, grisonnants sur les tempes, yeux noirs et perçants. Pas de rides (grâce à la chirurgie esthétique). Pas de double menton. Pas de ventre, Il faisait preuve d’une vitalité et d’un enthousiasme qui contrastaient avec le comportement des journalistes dont les principales activités physiques consistaient à taper à la machine et à allumer cigarette sur cigarette.
Il s’habillait toujours avec soin. Costume sur mesure, chemise de soie bleue et cravate assortie, mocassins italiens recouverts aujourd’hui d’une fine pellicule de poussière. C’était par ailleurs un homme agréable qui n’avait rien d’un pantin. Il ne se mettait jamais en colère, ne se laissant en aucune circonstance démonter par les attaques des journalistes.
Il s’arrêta au camion C.N.N. Curtis Mayo, le correspondant de la chaîne à la Maison Blanche, était affalé dans son fauteuil, l’air maussade.
« Votre équipe est prête, Curt ? » lui lança Thompson d’un ton enjoué.
Mayo repoussa sa casquette de base-ball, dévoilant une forêt de cheveux argentés, et l’examina à travers ses lunettes de soleil.
« Je ne vois rien qui mérite d’être fixé pour la postérité. »
Les sarcasmes glissaient sur le porte-parole sans l’atteindre.
« Dans cinq minutes, le Président va sortir de son ranch, se diriger vers la grange et enfourcher un tracteur.
— Bravo, grogna le journaliste. Et qu’est-ce qu’il a prévu pour bis ? »
Sa voix grave résonnait dans l’air matinal.
« Il va couper l’herbe.
— C’est de la luzerne, monsieur le citadin.
— Peu importe, fit Thompson avec un haussement d’épaules bon enfant. Je pensais que ce serait une excellente idée de le filmer dans l’environnement qu’il préfère. »
Mayo le dévisagea, cherchant à déchiffrer son expression.
« Qu’est-ce qui se passe, Sonny ?
— Pardon ?
— Pourquoi ces parties de cache-cache ? Le Président ne s’est pas montré depuis plus d’une semaine. »
Thompson lui rendit son regard sans sourciller.
« Il a été très occupé et avait besoin de se reposer un peu après toutes les pressions de Washington. »
Cette réponse était loin de satisfaire le journaliste.
« Je n’ai jamais connu de présidents qui aient fui aussi longtemps les caméras.
— Il n’y a rien d’anormal, répliqua le porte-parole. Pour le moment, il n’a simplement pas de déclarations d’intérêt national à faire.
— Il a été malade ou quoi ?
— Pas du tout. Il est aussi fringant que ses étalons. Vous verrez. »
Thompson, ne tenant pas à continuer cette conversation, se dirigea vers les autres correspondants échangeant, ça et là, quelques mots et poignées de main. Mayo le suivit un moment des yeux puis, à contrecœur, il se leva pour donner des instructions à son équipe.
Un peu-plus tard, le bataillon de journalistes s’anima tandis que quelqu’un s’écria : « Le voilà ! »
Cinquante caméras entrèrent simultanément en action pendant que la porte du ranch s’ouvrait et que le Président débouchait sur la véranda. Il était en bottes de cow-boy, chemise à carreaux et Levi’s délavé. Le vice-président Margolin venait derrière lui, un large Stetson rabattu sur les yeux. Les deux hommes s’arrêtèrent un instant pour bavarder, le Président parlant avec animation tandis que Margolin semblait l’écouter attentivement.
« Serre sur le vice-président, ordonna Mayo à Norm Mitchell, son cameraman.
— Okay, je l’ai », répondit celui-ci.
Le soleil grimpait dans le ciel et des vagues de chaleur ondoyaient déjà au-dessus de la terre rousse. Le ranch du Président s’étendait dans toutes les directions, constitué surtout de champs de luzerne et de quelques pâturages pour le bétail. A l’exception d’un rideau de peupliers bordant un fossé d’irrigation le paysage était plat et uniforme.
Comment un homme qui avait passé presque toute sa vie au milieu de ce désert pouvait-il tenir entre ses mains le destin de milliards d’individus ? se demandait Mayo. Plus il prenait conscience de l’étrange égocentrisme dont étaient affligés les politiciens, plus il en venait à les mépriser. Il s’éclaircit la gorge et commença à décrire la scène dans son micro.
Margolin pivota et rentra dans la maison. Le Président, se comportant comme si les journalistes n’étaient pas là, se dirigea vers la grange sans même un coup d’œil dans leur direction. On entendit bientôt tousser un moteur Diesel et le Président réapparut juché sur un tracteur John Deere, modèle 2640, tirant une tondeuse, Il était protégé du soleil par une sorte de dais ; il avait des écouteurs sur les oreilles et un petit transistor accroché à la ceinture. Les correspondants de presse lui lancèrent des questions, mais il était évident qu’il ne les entendait pas avec le bruit du tracteur et la musique déversée par la station F.M. locale.
Il noua un mouchoir rouge sur son visage, style bandit de grand chemin, pour éviter de respirer la fumée et la poussière, puis abaissa les lames de la tondeuse et entreprit de couper méthodiquement la luzerne, s’éloignant progressivement de la clôture le long de laquelle étaient agglutinés les correspondants de presse.
Après une vingtaine de minutes, les équipes commencèrent à ranger leur matériel pour aller retrouver l’air conditionné des caravanes et des camions aménagés.
« Plus de pellicule, annonça Mitchell. Je recharge ?
— Inutile, répondit Mayo. Foutons le camp d’ici et allons voir ce que ça donne. »
Dans la fraîcheur du camion, le cameraman retira la cassette vidéo, l’inséra dans le lecteur-enregistreur et la rembobina. Quand tout fut prêt, Mayo tira une chaise et s’installa à 50 centimètres du moniteur.
« Qu’est-ce qu’on cherche de spécial ? » demanda Mitchell.
Le journaliste ne quittait pas l’écran des yeux.
« Tu crois que c’est bien le vice-président ?
— Bien sûr. Qui d’autre ça pourrait être ?
— Regarde de plus près. »
Mitchell se pencha :
« Le chapeau de cow-boy lui cache les yeux mais la bouche et le menton collent. La carrure aussi. Pour moi, c’est bien lui.
— Rien de bizarre dans son comportement ?
- Il a les mains dans les poches. Qu’est-ce que ça prouve ?
— Alors vraiment rien d’anormal ? insista Mayo.
— Je ne vois pas.
— Très bien, laissons-le de côté, fit le journaliste pendant que sur l’écran, Margolin se retournait pour rentrer dans la maison. Examine le Président, maintenant.
— Si c’est pas lui, c’est qu’il a un frère jumeau sans que nous le sachions », murmura Mitchell en haussant les épaules.
Mayo négligea sa remarque et regarda attentivement le Président traverser la cour de cette démarche lente si familière aux millions de téléspectateurs, Il disparut dans la grange et ressortit deux minutes plus tard sur le tracteur.
Mayo se leva d’un bond en s’écriant :
« Arrête la bande ! »
Mitchell sursauta et s’exécuta.
« Les mains ! s’exclama le journaliste avec excitation. Les mains sur le volant !
— Il a dix doigts. Et après ? répliqua le cameraman avec mauvaise humeur.
— Le Président porte seulement une alliance. Maintenant, regarde bien. Pas d’alliance à la main gauche, mais un diamant. Et au petit doigt de la main droite...
— Une pierre bleue sur une monture d’argent, sans doute une améthyste », acheva Mitchell.
Il se tut, puis reprit avec une soudaine lueur d’intérêt dans les yeux :
« Dis donc, le Président n’a pas d’habitude une Timex avec un bracelet d’argent incrusté de turquoises ?
— Je crois que si, répondit Mayo.
— Les détails ne sont pas très nets, mais je dirais que c’est plutôt une de ces grosses Rolex qu’il a au poignet. »
Mayo se frappa le front.
« Ça y est ! Tout le monde sait que le Président n’achète ni ne porte jamais quoi que ce soit de fabrication étrangère.
— Attends une minute, fit Mitchell un peu refroidi. C’est une histoire de fous. On parle du Président des Etats-Unis comme s’il n’était pas réel.
— Oh ! il est bien réel. Mais ce type sur le tracteur n’est pas le Président.
— Si tu ne te trompes pas, tu tiens une véritable bombe entre les mains, déclara le cameraman. Mais les indices sont bien minces et tu ne peux pas déclarer au micro que quelqu’un a pris la place du Président sans en avoir la preuve formelle.
— Personne ne le sait mieux que moi, admit Mayo. Mais je ne vais pas laisser tomber cette affaire.
— Tu comptes mener une enquête discrète à la Maison Blanche ?
— Et comment ! Je rends ma carte de presse si je ne vais pas jusqu’au bout. (Il consulta sa montre.) En partant maintenant, je serai à Washington pour midi. »
Mitchell se pencha sur l’écran et, d’un ton amer, murmura :
« Avec ça, on se demande combien de fois nos présidents ont déjà utilisé des sosies pour tromper la nation. »